La présence du roi Nemrod dans
la version Viennoise est un rappel de l'orgueil du roi, du motif
de la présomption. Le roi ne figure pas dans la version
plus sombre, plus menaçante, de Rotterdam, en revanche
une procession avec un baldaquin rouge, à peine visible
à l'il nu, y a été ajoutée sur
l'une des rampes. Les dignitaires catholiques avaient coutumes
de se déplacer sous de tels baldaquins. Doit-on comprendre
que le haut clergé n'était pas à l'abri,
lui ausii, du péché d'orgueil ? Bruegel a dû
attacher une grande importance à ces touches de couleur
car il les a placées exactement au milieu du tableau, à
hauteur de la ligne d'horizon.
Un tableau intitulé
La Tour de Babel figure sur l'inventaire des peintures
déposées en cautionnement par Nicolas Jonghelink,
mais on ignore de quelle version il s'agit. En 1565, Jonghelink
possédait 16 tableaux de Bruegel
et il reflétait le genre de clientèle qui s'intéressait
au peintre : aisée, instruite, élitaire.
Le Cardinal Perrenot de Granvelle, qui fut pendant de longues
années l'un des représentants espagnols les plus
influents aux Pays-Bas et devint plus tard membre du Conseil de
Madrid, a lui aussi fait l'acquisition de deux uvres de
Bruegel.
On peut supposer que Bruegel
a exécuté un grand nombre de ses tableaux sur la
demande de ses clients, même si ces derniers ne lui imposaient
pas tous les détails. Ce que l'on tient pour certain, c'est
que la majorité" de ses dessins, servant de modèles
aux gravures, ont été effectués sur commande,
et plus précisément par Hieronymus
Cock. Dans son atelier " In de Vier Winden "
(A l'enseigne des quatres vents), Cock
faisait graver et imprimer des estampes qu'il revendait par la
suite. Et Cock qui voulait répondre
aux besoins du marché et satisfaire sa clientèle
doit avoir été très précis dans ses
instructions. Quand un dessin avait été réalisé
par un inconnu, il lui arrivait parfois, afin de mieux pouvoir
le vendre, de citer faussement comme en étant l'auteur
le nom d'un artiste populaire. Bruegel,
jeune homme, en fit l'expérience avec son dessin Les
gros poissons mangent les petits (1557
salle Mayken Cocks) qui fut gravé, imprimé
et mis en vente sous le nom du peintre flamand Jérôme
Bosch. Ce dernier était mort en 1516, soit dix ans
environ avant la naissance de Bruegel.
Cette falsification était possible
car Bruegel livrait des personnages
imaginaires tout à fait dans le style de sont compatriote
décédé : de la gueule d'un gros poisson échoué
sur le rivage s'échappent des poissons plus petits qui
rendent à leur tour des poissons encore plus petits. Le
gros poisson est éventré par un personnage armé
d'un énorme couteau marqué du globe impérial.
Rois et emprereurs vivent ainsi aux dépens de leur sujets
tous comme d'ailleurs les marchands les plus puissants d'Anvers
exploitent les plus faibles - les gros mangent les petits. Un
monde cruel dominé par une cupidité inhumaine, démoniaque,
voilà ce que montre le père à son fils dans
la barque et Cock à ses clients
sur les marchés d'Anvers
et des environs.
L'aspect réel de ce monde, de la
ville d'Anvers en fait, n'a
été représenté qu'une seule fois par
Bruegel, et encore n'en indiqua-t-il
que la silhouette, comme toile de fond des deux
singes (1562 salle Orthelius).
Ce tableau au contenu énigmatique est exceptionnellement
petit puiqu'il ne mesure que 20 cm sur 23. Accroupis sous la voûte
d'une fenêtre, les animaux se trouvent, semble-t-il, dans
une forteresse. Ils sont enchaînés à un anneau,
des coquilles de noix sont éparpillées sur le rebord
de la fenêtre. Il est possible que Bruegel
ait pensé à l'expression flamande " plaider
pour une noix ", les singes auraient alors perdu leur procès
et leur liberté pour une chose aussi insignifiante que
le cerneau d'une noix. Peut-être cette uvre reflète-t-elle
aussi l'atmosphère oppressante qui régnait sous
la domination espagnole ou a-t-elle un rapport avec le départ
d'Anvers de Bruegel.
Les raisons qui incitèrent Bruegel
à peindre ce tableau étant totalement inconnues,
le spectateur devrait - comme toujours d'ailleurs - chasser de
son esprit toutes les spéculations et voir uniquement ce
que ce tableau lui transmet : l'affliction des animaux, le magnifique
panorama de la ville qui éveille la tentation mais reste
inaccessible à celui qui est prisonnier des murs épais
de la forteresse.
LA
SUITE DE L'HISTORIQUE TRES PROCHAINEMENT