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     Deux autres tableaux étaient probablement tout aussi explosifs au niveau politique. Sur chacun d'entre-eux, un cavalier, tout de noir vêtu, occupe une place centrale ou est mis particulièrement en valeur. Le nouveau maître des Pays-Bas, le Duc d'Albe, était surnommé "le Noir" en raison de la noirceur de ses habits et de son âme. Les deux panneaux dépeignent des scènes bibliques : La Conversion de Saint Paul (1567 Salle Orthelius) et Le Massacre des innocents (vers 1566 Salle Orthelius).
     Bruegel
a placé la scène de la conversion dans un décor alpestre. Des soldats armés de piques descendent la vallée, on aperçoit la mer au lointain. Selon la bible (Actes des apôtres 9), un officier romain du nom de Saül se rendit un jour à Damas pour procéder à l'arrestation des chrétiens. Alors qu'il s'approchait de la ville, une lumière venant du ciel resplendit autour de lui et le jata à terre. Il entendit une voix divine, se convertit au christianisme et prit dès lors le nom de Paul. Bruegel n'a représenté ni la lumière céleste ni la ville, mais montre en revanche la mer et les montagnes. C'est de la mer en effet - des côtes italiennes - que le duc d'Albe et ses soldats étaient venus, avant de devoir franchir les alpes. Assis sur son blanc destrier, le personnage en noir que l'on voit de dos est placé de telle sorte qu'il doit remarquer la chute de l'homme. Ceci peut donner lieu à l'interprétation suivante : le peintre espère que le duc d'Albe, connu pour son horrible persécution des hérétiques, sera lui aussi converti sur le chemin des Pays-Bas. Le tableau est daté de 1567 : un an après la fureur iconoclaste ; l'année de l'arrivée aux Pays-Bas du Duc d'Albe et de son armée.

     Le second tableau dépeint l'assassinat de tous les enfants mâles de Bethléem, la ville où Jésus est né. Lieutenant général des forces d'occupation romaines, Hérode avait ordonné le massacre des enfants, se croyant menacé par ce "roi des juifs" inconnu qui venait de naître. A nouveau, Bruegel transpose l'épisode biblique dans son époque et son pays : dans un village enseveli sous la neige les soldats font irruption dans les maisons et arrachent les enfants des bras de leurs mères - d'un côté le calme hivernal et de l'autre le massacre, le meurtre. Un groupe menaçant de cavaliers en cuirasse grise observe la scène. Ils sont commandés par un officier vêtu de noir. A l'instar du duc d'Albe, il porte une longue barbe blanche. Arborant sur la poitrine l'emblème des Habsbourg, l'aigle à deux têtes, un cavalier se tient à l'écart des autres, entouré de villageois qui implorent sa clémence. Philippe II fait partie de la dynastie des Habsbourg. Sa demi-soeur Marguerite de Parme, était gouvernante des Pays-Bas, elle fut destituée de ses pouvoirs par le duc d'Albe. On pourrait penser que le peintre a voulu faire ici une distinction entre le cruel capitaine et la gouvernante appartenant à la maison de Habsbourg.
     On ignore si, et jusqu'à quel point, Bruegel participa activement à la résistance organisée contre la domination catholique des Espagnols. Toujours est-il que le cardinal Perrenot de Granvelle, un des ministres de Philippe II, lui acheta quelques-unes de ses oeuvres. Pourtant, Bruegel conservait une attitude distante et critique. C'est ce que l'on déduit aussi en observant son entourage et en lisant sa première biographie parue en 1604. Le biographe, Carel Van Mander, rapporte que Bruegel aurait ordonné à sa femme de brûler certains dessins parce que leurs inscriptions étaient trop "offensantes et mordantes". Il aurait fait cela parce "qu'il s'en repentît ou qu'il eût peur qu'elles fussent cause d'ennuis ou de complications pour sa femme".

     Pieter Bruegel l'Ancien mourut le 5 septembre 1569, deux ans après l'entrée du duc d'Albe dans Bruxelles. Il disparut l'année où la résistance des Pays-Bas tourna à l'insurrection. En janvier, le Conseil municipal de Bruxelles l'avait exempté de fournir le logement aux soldats espagnols. C'est ce qu'indiquèrent les procés-verbaux. Le motif : "afin qu'il puisse continuer son travail et ses oeuvres dans cette ville". Les espagnols auraient-ils habité dans son atelier? Devait-on le ménager parce qu'il était gravement malade? L'hypothèse d'une longue maladie est étayée par l'abscence d'ouvrages datés de cette année.

     Au sujet de l'un de ses derniers tableaux, La pie sur le gibet (1568 salle Van Aelst) Van Mander remarque : "il lui laissa (à sa femme) par testament une toile avec une pie sur le gibet. La pir représentait les mauvaises langues, bonnes pour le gibet". Il est possible que dans sa vie privée les mauvaises langues lui aient fait un si grand tort qu'il leur souhaitait la mort. Mais il est possible aussi que Bruegel ait pensé aux dénonciateurs. C'est en effet sur la délation que le duc d'Albe avait édifié son régime de terreur. Le gibet lui aussi suggère une interprétation politique. En 1566, les autorités espagnoles avaient ordonné la pendaison des "prédicants". Ces derniers étaient des prédicateurs qui répendaient les enseignements du protestantisme. Leurs activités étaient punies de mort. A la différence de la mort par l'épée ou le feu, la mort sur le gibet était considérée comme déshonorante. Par cet édit, elle fut douloureusement associée à la domination catholique et espagnole

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