
Pieter Bruegel
était âgé d'une quarantaine d'année
quand le duc d'Albe entra dans bruxelles. Il était marié
et avait un fils.Assurément, son nom n'était pas
aussi connu en Europe que celui de Michel-Ange,
décédé peu auparavant, ou celui de Titien,
portraitiste favori des princes. Pourtant, beaucoup de personnes
avaient entendu parler de lui et ses oeuvres avaient acquis une
valeur marchande dans la région où il est né
: l'inventaire des tableaux déposés en gage par
un marchand flamand comprenait ainsi seize pentures de Pieter
Bruegel.
Bruegel
résidait à Bruxelles quand, en août 1567,
le duc d'Albe arriva à la tête de ses troupes. Il
était envoyé par le roi d'Espagne Philippe II dont
l'empire comprenait aussi les provinces des Pays-Bas. Le capitaine
général, chargé de convertir les protestants
par la force, fit condamner à mort plusieurs milliers de
personnes durant les années qui suivirent. Cette dureté
exceptionnelle conduisit à la révolte, puis à
la guerre. Celle-ci devait durer 80 ans et se terminer par la
division des provinces en deux blocs : la (future) Belgique catholique
au Sud et les Pays-Bas protestants au Nord.
Philippe II d'Espagne était
un farouche catholique : "Je préfère sacrifier
100 000 vies humaines que de mettre un terme à la persécution
des hérétiques.". Le catholicisme était
pour lui une religion d'Etat, les hérétiques représentaient
aussi une menace politique. En 1566, les protestants flamands,
en particulier les calvinistes, avaient saccagé les images
saintes dans les églises catholiques. Armés de lances
et de haches, ils avaint arraché les saints de leurs socles
et lacéré les tableaux d'autel. Pour eux, l'adoration
des images était de l'idolâtrie. Ce qui pour les
calvinistes était une lutte pour la vraie foi faisait figure
de rébellion aux yeux de Philippe II. Il envoya donc aux
Pays-Bas son capitaine général, le duc d'Albe, qui
devint tristement célèbre pour sa brutalité.
L'année 1567, année de son entrée dans Bruxelles,
marqua un tournant décisif dans l'histoire des provinces
flamandes. Bruegel a vécu ses
événements de très prés.
Il n'existe aucun écrit indiquant
clairement si le peintre était du côté des
catholiques ou des protestants. Même ses tableaux laissent
la question en suspens. Il faut donc chercher. Cette même
année où l'on saccagea les images saintes, Bruegel
peignit La
Prédication de Saint Jean-Baptiste (1566,
Salle Orthelius). La bible raconte que le prophète
aurait annoncé la venue du Christ sur terre. Bruegel
montre Jean-Baptiste prêchant dans un bois. A l'arrière
plan, on distingue une rivière, des montagnes et une église.
Parmi la foule des spectateurs, on peut voir au premier plan des
personnages vêtus d'étoffes à rayures qui
les designent comme des orientaux. Pourtant le paysage et les
habits des autres personnages indiquent bien que la scène
se déroule aux Pays-Bas à l'époque de Bruegel.
Transférer les évènements
bibliques dans sa propre époque et dans un environnement
qui était le sien, n'était pas jadis inhabituel,
mais parfois les motifs religieux revêtaient une actualité
politique. Tel est le cas ici aussi : les non-catholiques étaient
contraints à des réunions religieuses clandestines
tant que les autorités leur déniaient le droit d'exercer
leur religion. Les anabaptistes, membres d'une secte radicale,
en étaient surtout réduits à cette extrémité.
Tout comme Jean-Baptiste avait baptisé le Christ à
l'âge adulte, ils administraient eux aussi le baptême
à des adultes. Leurs rencontres se déroulaient dans
la nature. Un contemporain critique écrit sur ces prêches
dans les bois :"...on y voyait beaucoup de racaille, des
personnes aux moeurs dissolues...et par la suite, pour dire la
vérité, bien d'autres gens de nom et de renom, si
bien qu'il paraissait impossible à beaucoup que de telles
personnes y fussent présentes." Bruegel
non plus ne peint pas uniquement la "racaille". Le spectateur
barbu, lui ressemble fort. Serait-ce un autoportrait dissimulé?
Quoi qu'il en soit, il a rendu un hommage pictural aux assemblées
religieuses secrètes.
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